https://www.lepoint.fr/societe/un-manipulateur-et-un-ideologue-a-orleans-la-derive-dun-prof-de-fac-pro-khamenei-Z7QBGCP4DZGP3NI6AULD2HUTF4/
lepoint.fr
« Un manipulateur et un idéologue » : à Orléans, la dérive d’un prof de fac pro-Khamenei
Bartolomé Simon
8–10 minutes
Un doctorant iranien de 36 ans a été condamné à 18 mois de prison ferme ce lundi à Orléans pour apologie du terrorisme, intimidation et menaces envers la direction de son université.
En ce lundi après-midi, la salle aux airs d’amphithéâtre déborde de dizaines d’étudiants en droit, prêts à rester debout trois heures pour écouter leur professeur. Sauf que celui-ci ne donne pas cours, mais se tient dans le box vitré du tribunal judiciaire Orléans.
Mohammad Saeli, 36 ans, est un homme chétif au crâne dégarni et aux fines lunettes, en chemise blanche sous un pull-over rouge. Il y a deux mois à peine, ses élèves l’appelaient « Monsieur Saeli ». Ils ne le reverront plus : ce lundi, il a été condamné à 18 mois de prison ferme pour apologie du terrorisme, intimidation et menaces. Le professeur a également été interdit de rester sur le territoire français pendant cinq ans.
Jusqu’ici, Mohammad Saeli n’avait pourtant jamais fait parler de lui. Cet Iranien pose ses valises en France en 2020 après un master en droit obtenu à l’université islamique de Beyrouth (Liban). Pendant cinq ans et demi, ce besogneux donne des cours en droit privé à la fac d’Orléans. Parfaitement bilingue, il planche sur une thèse pointue sur le droit comparé des assurances.
C’est donc avec fierté – et non sans une certaine pression – qu’il la présente en soutenance le 27 mars. À la grande surprise du jury, Mohammad Saeli débute son propos liminaire par la formule « Par la grâce d’Allah le miséricordieux… » et dédie sa thèse à l’ayatollah Ali Khamenei, ex-chef du régime iranien des mollahs tué par une frappe israélo-américaine un mois plus tôt.
« Craignez le châtiment du Seigneur »
Du droit des assurances, il n’en sera pas vraiment question, car Mohammad Saeli digresse sur la religion. Gênés, les jurés mettent fin à l’examen, ce qui le met en colère. Les jours suivants, ils préfèrent ne pas le croiser par « peur des représailles ».
Le 1er avril, le doctorant est convoqué par le directeur de l’université pour s’expliquer. L’état mental de Mohammad Saeli lui paraît alors « dégradé » : le professeur part dans un monologue sur la « justice divine » et intime au directeur de se « soumettre au créateur ». Ses cours sont suspendus. Cela ne l’empêche pas, le jour même, de se « lancer dans un prêche » face à ses étudiants selon plusieurs témoignages. Les jours suivants, Mohammad Saeli publie des posts LinkedIn menaçants où figurent les noms de plusieurs responsables pédagogiques. Le professeur leur reproche de ne pas lui fournir l’enregistrement vidéo de sa soutenance.
Le 7 avril, le professeur donne trois jours à l’université pour obtenir une nouvelle date de soutenance ainsi qu’un lieu de prière à la fac. Sans quoi il promet à la direction « un châtiment proche » : « Craignez le châtiment du Seigneur de l’Univers et le Jour du Jugement », menace-t-il. Dans son post LinkedIn inquiétant, Mohammad Saeli annonce son ralliement au « grand Front de la Résistance dans le combat contre le réseau capitaliste – sioniste de domination ».
Extrait du post LinkedIn pour lequel le professeur a été condamné. LINKEDIN
Il partage aussi une lettre de Khamenei à destination des « étudiants occidentaux » et appelle par mail ses élèves à entrer au « Front de résistance », autre nom de l’axe de la Résistance composé du Hezbollah, des gardiens de la Révolution iraniens, du Hamas, des Houthis ou encore d’autres groupes inscrits sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. C’en est trop pour la direction qui le signale au procureur de la République.
Entendue au cours de l’enquête, sa femme assure qu’elle ne l’a pas reconnu lorsqu’elle l’a rejoint en 2021, un an après son arrivée en France. Le professeur sortait boire de l’alcool avec ses collègues, ne pratiquait plus ouvertement sa religion. « Il voulait “faire français" », se souvient sa femme. Et puis, à l’approche de sa soutenance de thèse, qui lui rongeait l’esprit, Mohammad Saeli serait passé « d’un extrême à l’autre », et se serait « rapproché de Dieu ». Lui nie : « Je suis contre le radicalisme. »
Poème d’éloge à Ali Khamenei
Dans son box, ce lundi, le prévenu lève le doigt vers le ciel et multiplie les formules creuses. Guidé par « l’amour » et « l’humanité », il se serait laissé dépasser par son combat pour les « 20 000 enfants de Gaza », formule qu’il répétera une dizaine de fois. « J’ai été très mal compris », assène le prévenu, qui parle pourtant très bien français, avant de démarrer des phrases alambiquées, vagues, qui donnent l’impression de vouloir noyer le poisson. Il répond rarement à la question posée. Et au fil des heures, ses réponses vaines agacent la salle, où il suscite sourires et malaises.
« C’était un bon prof, il n’avait pas l’air fou, souligne une élève de première année de licence sur les bancs de l’audience. Il avait essayé de monter une association “Humanité égale justice" avec les L1. Il voulait attaquer la société Thales en justice pour leurs liens avec Israël. Mais ça n’a pas marché, on ne l’a pas suivi. »
D’autres se souviennent aussi de ce concours de poésie, mi-mars, où le doctorant s’était lancé, déjà, dans un éloge appuyé d’Ali Khamenei pendant dix-sept minutes, créant un malaise dans l’assistance… Le jeune responsable de l’association avait préféré le radier pour s’éviter des ennuis.
Mohammad Saeli assure respecter le principe de laïcité à l’université. Et, en même temps, il le juge « contradictoire avec l’intérêt de l’homme dans sa justice ». S’il a dédié sa thèse à « l’honorable » et au « martyr » Ali Khamenei, c’est pour rendre hommage à « quelqu’un qui a sacrifié sa vie aux enfants de Gaza ». Le lien entre sa thèse sur le droit des assurances et ces enfants de Gaza ? « La justice », répond-il, comme enfermé dans un tunnel idéologique dont on peine à voir le bout.
« Très intelligent » et « très cultivé »
Son expertise psychologique n’a pourtant décelé aucune altération ni abolition de son discernement. Au médecin qui l’a examiné, il a demandé la reformulation précise des questions, puis il a réfléchi longtemps à la réponse avant de produire un long sabir. Il se comporte pareil à l’audience. Le sujet, selon l’expert, serait « idéaliste », « passionné », « avec un glissement vers des positions théoriques idéologiques et politiques ». Son directeur de thèse le décrit comme « très intelligent » et « très cultivé ».
Sur les sujets qui fâchent, il est pourtant incapable d’être clair. « Est-ce que les gardiens de la Révolution sont des terroristes ? » lui demande le procureur. « Chacun a une approche particulière de la réalité, qu’est-ce qui est terroriste finalement ? Seul un juge peut le dire », louvoie le doctorant.
Un « idéaliste » ? Ou un « manipulateur » ? « Monsieur Saeli a rédigé une thèse de 700 pages, il maîtrise la logique, la rhétorique et les mots », plaide Me Sacha Ghozlan, avocat du directeur de thèse, qui refuse de se laisser duper. Me Grégory Meyer, conseil de la Licra, qui s’est portée partie civile, va plus loin : « Nous faisons face à un idéologue qui n’a rien à faire sur le territoire français. C’est un cheval de Troie du fanatisme religieux. »
Il est suivi par le procureur de la République, pour qui Mohammad Saeli « sait très bien de quoi il parle ». « C’est un manipulateur et un idéologue : il agite, il diffuse, mais il n’agit pas », ajoute-t-il. L’avocat du doctorant, Me Pierre-Alexandre Narcy, s’inscrit en faux. « Parce qu’il a un discours religieux sur l’islam, on s’arrête. Mais s’il était catholique, on ne serait pas là aujourd’hui », plaide-t-il, égratignant la qualification de « terrorisme » retenue par le parquet, « notion la plus floue qu’on puisse avoir en droit ».
Son client n’aurait fait preuve que de « verve religieuse », « que des mots, mais pas d’infraction pénale ». Sa plaidoirie est esquintée par le dernier mot accordé au prévenu, auteur d’une tirade interminable sur « l’amour », qui laisse ses anciens étudiants encore plus désorientés qu’à l’arrivée.
https://www.lepoint.fr/societe/un-manipulateur-et-un-ideologue-a-orleans-la-derive-dun-prof-de-fac-pro-khamenei-Z7QBGCP4DZGP3NI6AULD2HUTF4/